Participation sociale et citoyenneté

Résumé des présentations

La participation de personnes vieillissantes dans les comités logement à Montréal ou naviguer dans l'insécurité locative

Julien Simard, INRS-UCS

La possibilité de vieillir sur place, pour une catégorie de personnes vieillissantes disposant de faibles revenus et résidant dans le parc locatif privé, se trouve fragilisée dans certains quartiers centraux montréalais en raison des pressions exercées par diverses transformations urbaines, notamment la gentrification (Burns, Lavoie et Rose, 2012 ; Simard, 2017). Considérer uniquement ces personnes comme victimes de ces processus ne ferait pas justice à la réalité empirique (Mallon, 2014). Dans le cadre d’un doctorat en études urbaines (INRS-UCS), nous avons choisi de documenter la participation de personnes vieillissantes au sein de comités logement dans quatre quartiers centraux montréalais. Les données qui ont été présentées dans le cadre de cette présentation sont tirées d’un terrain ethnographique de 20 mois (observation participante), couplé de 30 entretiens semi-dirigés. Les études sur la participation sociale des aînés – tout comme les travaux sur la participation politique – ont largement laissé de côté le champ des luttes urbaines. Or, dans la totalité des comités à l’étude, une grande proportion des membres actifs étaient des personnes âgées de 60 ans et plus. À l’intersection entre le militantisme et le bénévolat, la participation au sein de comités de locataires – ou dans les enjeux urbains en général (Barnes, Harrison et Murray, 2012) – mérite davantage d’attention. Cette participation joue le rôle de levier dans une situation d’insécurité locative, que cette dernière soit diffuse (pressions indirectes au déplacement forcé) ou réelle (reprises, évictions). 

Les personnes vieillissantes faisant l’expérience de situations de mal-logement contactent un comité logement pour plusieurs raisons : calculer ou refuser une hausse de loyer; rédiger une mise en demeure; contester une éviction ou une reprise de possession; connaître leurs droits; obtenir des compensations financières pour un déménagement. Certains d’entre eux ont également pu se faire accompagner physiquement à la Régie du logement et obtenir un soutien « psychosocial ». En effet, les rencontres avec les intervenants, les séances d’information et autres activités sociales permettent aux locataires de réaliser qu’ils ne sont pas les seuls à vivre une situation de logement difficile, particulièrement pour les personnes vieillissantes vivant seules.

Étant donné que la relation locative entre propriétaires et locataires se déroule principalement dans l’intime, ou à sa limite (l’immeuble, le seuil de la porte de l’appartement), le travail des comités logement permet de déplacer cette relation sur le terrain public, légal ou institutionnel. Le droit au logement doit être activé par les locataires, mais encore faut-il connaître quels sont les étapes requises ou les délais prescrits pour refuser une éviction, par exemple. Ce travail de déchiffrement légal permet un changement des règles de la négociation ou du conflit : parfois, pour un propriétaire, le fait de savoir que le locataire est appuyé par un comité peut avoir un effet de dissuasion sur les tactiques qu’il emploiera.

Après un contact initial, certaines de ces personnes deviendront membres des comités et débuteront une trajectoire de participation au sein des activités de l’organisme. Les motivations et rétributions sont nombreuses et selon les individus se déclinent en deux catégories : la sociabilité et l’action politique. D’un comité à l’autre, de nombreuses activités sociales et d’information sont offertes : discussions, BBQ, marches, séances d’information, soupes populaires. D’une part, certaines personnes interviewées appréciaient de pouvoir partager avec d’autres et de tisser des liens avec les intervenants salariés des comités. D’autre part, certaines personnes se sentent plus attirées par le volet politique : militer pour le droit au logement ou même pour les générations futures, tel que me l’a mentionné une dame de 68 ans. Par ailleurs, être en contact avec les enjeux urbains développe une acuité pour comprendre les dynamiques qui se déroulent dans les quartiers. Les comités peuvent aussi servir d’intermédiaires pour l’inscription sur des listes de requérants pour des logements sociaux.

Bref, pour les personnes vieillissantes à faible revenu faisant l’expérience de l’insécurité locative ou du déplacement dans le parc locatif privé, le lien avec un comité logement permet de mieux comprendre les « règles du jeu » et de naviguer avec davantage d’outils à travers la relation locative, l’appareil juridique et la ville. En raison d’une relation locative conflictuelle et de problèmes divers reliés à leur logement, la plupart des locataires interviewés désirent quitter leur appartement. Par contre, les locataires veulent choisir dans quelles conditions, et à quel moment. Surtout, ils ou elles désirent quitter pour un logement social (coop, HLM, OBNL d’habitation), qui leur permettra de payer un loyer inférieur à celui du prix du marché et de bénéficier d’un environnement bâti souvent adapté aux incapacités physiques. Ces locataires, maintenant actifs dans les comités logement, savent que les loyers augmentent au-delà de leur capacité de payer. Bien qu’elles désirent déménager, ces personnes ne désirent pas quitter leur quartier. Elles envisagent donc un « vieillissement sur place », non pas au sein d’un logement particulier, souvent inadéquat, mais plutôt au sein d’un espace connu et pratiqué de la ville. Avec des listes d’attente très longues et une offre nettement insuffisante, les locataires peuvent attendre plusieurs années avant d’obtenir un tel logement. Tout se joue alors dans l’entre-deux, dans l’attente d’une meilleure situation de logement et dans la négociation du maintien dans les lieux, souvent en face à face.

Références à consulter

  • Barnes, Marian, Elizabeth Harrison et Lesley Murray. (2012). « Ageing Activists: Who Gets Involved in Older People’s Forums? ». Ageing and Society 32(2) : 261–80. https://doi.org/10.1017/S0144686X11000328.
  • Burns, Victoria F., Jean-Pierre Lavoie et Damaris Rose. (2012). « Revisiting the Role of Neighbourhood Change in Social Exclusion and Inclusion of Older People ». Journal of Aging Research : 1–12. https://doi.org/10.1155/2012/148287.
  • Mallon, Isabelle. 2014. « Pour une analyse du vieillissement dans des contextes locaux», dans Cornelia Hummel, Isabelle Mallon et Vincent Caradec (dir.), Vieillesses et vieillissements. Regards sociologiques. Rennes, Presses Universitaires de Rennes : 175-187
  • Simard, Julien. (2017). « La participation de personnes vieillissantes dans les comités logement à Montréal : composer avec l’exclusion territoriale ». Lien social et Politiques (79) : 175–192. https://doi.org/10.7202/1041738ar.

Promouvoir, ignorer, confisquer : les institutions médico-sociales face aux droits politiques de leurs résident.e.s

Barbara Lucas, Haute école de travail social de Genève; Maëlle Meigniez, Haute école de travail social de Genève; Lea Sgier, Université de Genève

Cette contribution soulève la question de la citoyenneté politique des personnes âgées vivant en institutions médico-sociales: des personnes qui, bien que nominalement citoyennes de plein droit et souvent dotées d'un fort sens civique, se retrouvent souvent à l'écart de l'exercice de leurs droits politiques. À partir d’une enquête menée dans les six cantons de Suisse romande, dans le cadre d’une recherche en cours financée par la Fondation Leenaards et menée à la Haute école de travail social de Genève, nous montrerons que cette mise à l'écart n'est pas une "fatalité" inhérente au vieillissement, mais qu'elle est (aussi) le produit d'un contexte institutionnel et culturel.

D'abord, nous avons présenté les résultats d'une analyse du cadre juridique et institutionnel de l'exercice des droits politiques dans ces cantons, mettant en évidence leur grande diversité, dans la définition du droit de vote des personnes dépendantes (les critères d’exclusion des droits politiques pour les personnes jugées incapables de discernement notamment), et dans les dispositifs d'aide mis en place pour faciliter l'exercice de ce droit.

Ensuite, sur la base d'une enquête par questionnaire dans près de 400 institutions médico-sociales et des premiers résultats d'études de cas qualitatives, nous avons montré que les pratiques liées à la gestion du droit de vote, ainsi que les perceptions du rôle des institutions relativement à ce droit, varient considérablement d'un établissement à l'autre. Nous avons esquissé une typologie du rapport à la citoyenneté et à la pratique des droits politiques en institution, pour en tirer des premières leçons pratiques.


Vivre sa citoyenneté dans l’avancée en âge : pratiques de participation sociale et déclinaisons conceptuelles

Isabelle Marchand, Université d'Ottawa; Stéphanie Gaudet, Université d'Ottawa

Le vieillissement actif, comme cadre référentiel d’action publique, domine dorénavant les agendas des instances supranationales. Cette nouvelle économie politique du vieillissement pose la citoyenneté « active » et la participation sociale des personnes aînées comme un défi pour les prochaines décennies (Organisation mondiale de la santé, 2002; Gouvernement du Québec, 2012). À partir des résultats d’une recherche qualitative, notre communication propose de mettre en perspective la typologie élaborée de la citoyenneté « vécue » des personnes répondantes, conceptualisée à partir de l’activité du quotidien, au regard des pratiques de participation sociale. À travers la présentation des différentes figures de la citoyenneté « vécue » (lived citizenship, Lister, 2007), nous distinguerons, dans un premier temps, les diverses formes de pratiques de participation sociale des répondantes et, dans un deuxième temps, nous discuterons de leurs frontières à la lumière de divers cadres et définitions du concept. Cet exercice nous conduira, dans un dernier temps, à réfléchir aux notions corollaires, telles que la citoyenneté et l’affiliation sociale dans l’avancée en âge au regard de la participation sociale des personnes âgées.

Notre proposition est issue d’une recherche menée au doctorat, laquelle a mobilisé des ancrages pluridisciplinaires, soit les théories de l’État et de la citoyenneté, les approches critiques du vieillissement ainsi que celles du genre. Une approche narrative qualitative a été privilégiée et 20 récits de vie ont été réalisés auprès de femmes âgées entre 60 et 70 ans. Tous les récits ont été enregistrés, retranscrits intégralement et restitués à partir de procédures de condensation (Huberman & Miles, 1991). Une analyse comparative (transversale) a ensuite été réalisée entre les récits afin de mettre en relief des logiques d’actions, similaires ou opposées, permettant ainsi la découverte de processus ou mécanismes générateurs de pratiques (Bertaux, 2010).

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