Pouvoir des arts et pouvoir de soi sur soi : miser sur la créativité et l’intériorité des aîné.e.s pour favoriser leur mieux-être et ragaillardir leur participation sociale

Résumé des présentations

La pratique artistique pour dire au monde que j'existe encore

Nancy Couture, Université Laval; Suzanne Houle, La Croix-Rouge canadienne

À la suite de la tragédie ferroviaire survenue en juillet 2013 en plein centre-ville de Lac-Mégantic, la communauté méganticoise, et en particulier ses personnes âgées, est ébranlée et doit faire face à de nombreuses difficultés telles qu’une augmentation de la détresse psychologique et les effets d’un état de stress post-traumatique.

La Croix-Rouge canadienne, que l’on connaît pour sa présence dans les heures suivant une catastrophe, est demeurée présente pour y mettre en œuvre des ateliers d’art et d’artisanat s’adressant à des personnes âgées en perte d’autonomie, hébergées en CHSLD ou dans une résidence privée. Ce programme, Arts et métiers, vise à améliorer la qualité de vie des personnes rejointes notamment en brisant leur isolement, en leur permettant de développer leur estime d’elles-mêmes, en aidant à maintenir leurs capacités physiques et cognitives et en maintenant la valorisation de leurs rôles sociaux.

Le programme Arts et métiers a fait l’objet d’une recherche évaluative exploratoire qui a permis de décrire les effets de la pratique artistique sur les personnes âgées en perte d’autonomie qui ont bénéficié de ces ateliers. Plusieurs méthodes de cueillette des données ont été mises en œuvre : observation d’ateliers (17 séances, dans 3 milieux de vie différents) encadrée par une grille d’observation; journaux de bord complétés par les animatrices pendant plus de 20 semaines; entrevues semi-dirigées avec les animatrices, bénévoles, participants, membres du personnel soignant et chargée de projet (n = 24); consultation de la documentation liée au projet. L’analyse de contenu telle que proposée par Paillé et Mucchielli (2012) a orienté le traitement des données recueillies.

Les résultats de l’étude suggèrent que la pratique artistique entraîne des effets considérables sur la qualité de vie des aînés tels que l’amélioration de l’humeur et l’augmentation de l’estime de soi. Les participants ont été nombreux à nous exprimer à quel point ces moments de rencontre leur ont permis de reprendre goût à la vie et de retrouver le sentiment d’être utiles et reconnus. Ces quelques propos des participants traduisent les effets des ateliers : « Sais-tu ce qu’on fait nous autres, le vendredi? On rêve à l’activité! » et « On n’a pas fini notre vie. On va revenir la semaine prochaine! ».

Par ailleurs, le projet Arts et métiers à Lac-Mégantic a contribué à transformer le regard que la population porte sur ses aînés. Au sein des familles et du personnel soignant en premier lieu : « Je n’aurais jamais cru mon père capable de réaliser de si belles choses! ». Mais aussi lors des expositions-ventes qui ont été réalisées tout au long de l’année et qui ont permis de rendre visibles les réalisations des participants.

Il ressort de cette expérience que la pratique artistique chez les aînés change leur rapport à eux-mêmes et aux autres. Dorénavant, ils se perçoivent et sont perçus comme des personnes qui ont encore le potentiel de surprendre, d’innover et de réaliser des projets qui suscitent de la fierté. L’art leur permet de s’inscrire à nouveau, avec toute leur unicité, dans leur communauté.

Pour une communauté qui fait face quotidiennement encore aux défis de la perte et du deuil, la pratique artistique des personnes âgées en perte d’autonomie et hébergées en CHSLD ou en résidence privée devient source d’espoir, car elle invite à voir la vie là où elle la croyait déjà terminée. Ainsi, les aînés de Lac-Mégantic contribuent, à leur façon, à la résilience de leur communauté.

Références à consulter

  • Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Estrie – Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CIUSSS de l’Estrie – CHU de Sherbrooke) (2016). Portrait de la santé psychologique de la population du Granit en 2015. Estrie : Santé publique.
     
  • Cohen, G. D. (2006). Research on creativity and aging: The positive impact of the arts on health and illness. Generations, 30(1), 7-15.
     
  • Cohen, G. D., S. Perlstein, J. Chapline, J. Kelly, K. M. Firth, S. Simmens. (2006). The impact of professionally conducted cultural programs on the physical health, mental health, and social functioning of older adults. The Gerontologist, 46(6), 726-734.
     
  • Collard, C. (2017). Plein feux sur la beauté de la différence. Journal L’Écho de Frontenac.
     
  • Fraser, A., Bungay, H. et Munn-Giddings, C. (2014). The value of the use of participatory arts activities in residential care settings to enhance the well-being and quality of life of older people: A rapid review of the literature. Arts & Health: An International Journal for Research, Policy and Practice, 6(3), 266-278.
     
  • O'Shea, E. et Leime, A. N. (2012). The impact of the Bealtaine arts program on the quality of life, wellbeing and social interaction of older people in Ireland. Ageing and Society, 32, 851-872.
     
  • Price, K. A. et Tinker, A. M. (2014). Creativity in later life. Maturitas, 78, 281-286.
     
  • Schmidt, P. B. (2006). Creativity and Coping in Later Life. Generations, 30(1), 27-31.

Participation sociale et musique : être, vivre et s’autodéterminer au troisième âge

Audrey-Kristel Barbeau, Université du Québec à Montréal; Andrea Creech, Université Laval

Dans un contexte mondial où les centenaires représentent le groupe d'âge croissant le plus rapidement (Pew Research Center, 2016), d'importants défis liés à l'isolement social, la dépression et les maladies chroniques chez les personnes âgées ont été mis en évidence. Ces données suggèrent l’importance de trouver des stratégies créatives pour promouvoir la santé et la qualité de vie des citoyens âgés. Dans les dernières années, l'attention des chercheurs s’est tournée vers le potentiel des activités musicales, collaboratives et créatives pour soutenir une vieillesse humanisée. En effet, pratiquer la musique favoriserait un vieillissement en santé grâce à ses bienfaits sur la santé physique et psychologique (Clift et al., 2008; Cohen et al., 2006; Finley & Anil, 2016; Khemptong et al., 2012), les relations interpersonnelles (Hallam et al., 2010; Varvarigou et al., 2011) et la qualité de vie (Coffman, 2002; Solé et al., 2010).

En adoptant le modèle salutogénique de la santé (Antonovsky, 1987) et le cadre théorique des « possible selves » (Markus & Nurius, 1986), nous explorons l'idée que les espaces musicaux créatifs offrent aux personnes âgées de nouvelles manières d'être, de vivre et de s’autodéterminer, ainsi que la possibilité d'éprouver un sentiment d’appartenance renouvelé face à la communauté. Nous présentons, ici, trois exemples de participation sociale par la musique, lesquels démontrent que l’engagement musical peut avoir des bienfaits psychologiques (émancipation, identité, appartenance), comportementaux (effort, intensité, concentration) et physiologiques ayant des incidences émotionnelles et relationnelles directes sur les individus âgés. Ces trois projets de recherche offrent des initiatives musicales novatrices ayant pour but d’initier les aînés à la musique : le projet québécois Harmonies nouveaux horizons, le projet britannique New Dynamics of Ageing: Music for Life Project et le projet pancanadien Music and Creative Technologies (MaCT).

L’Harmonie nouveaux horizons de Montréal a vu le jour en 2014 dans le cadre d’un projet de recherche doctorale (Barbeau, 2017). Durant quinze semaines, une cohorte de personnes âgées de 60 ans et plus (N = 8) a été suivie durant les premières phases de leur apprentissage musical dans l’Harmonie. Des entrevues semi-structurées ainsi que des mesures physiologiques (tension artérielle, capacité respiratoire), psychologiques (anxiété, dépression) et de qualité de vie ont été complétées au début et à la fin du projet. Les résultats ont été comparés à ceux d’un groupe témoin (N = 8). Plusieurs bienfaits ont été rapportés par les membres du groupe expérimental, notamment sur les plans physiques (endurance musculaire, perception des patrons respiratoires), psychologiques (plaisir, bien-être, nouveaux buts, défis personnels, stimulation cognitive liée aux apprentissages musicaux et à l’environnement bilingue) et sociaux (interactions sociales et intergénérationnelles, maintien des amitiés par les fréquentations hebdomadaires lors des répétitions). De plus, trois piliers de participation sociale ont été identifiés dans ce projet : (1) l’implication d’étudiants universitaires en musique, comme bénévoles en support à l’apprentissage des aînés, a favorisé les échanges intergénérationnels, ce qui a potentiellement contribué à briser certaines idées préconçues liées à l’âge, autant chez les plus jeunes que les plus vieux; (2) la participation musicale comme forme d’engagement communautaire a donné l’opportunité aux musiciens âgés de s’investir dans une pratique collective qui leur permettait de développer un nouveau réseau social, tout en redonnant aux gens autour d’eux (en contribuant, par leur rétroaction, à la formation des étudiants en musique, ainsi qu’en participant à des concerts gratuits dans la communauté); (3) les prestations et les répétitions hebdomadaires ouvertes aux résidents de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM) ont permis d’apporter la musique aux personnes n’ayant plus la capacité d’aller assister à des concerts extérieurs, ce partage musical ayant eu des répercussions positives non seulement sur les musiciens, mais également sur la clientèle de l’IUGM.

Le New Dynamics of Ageing: Music for Life Project (Creech et al., 2014) a exploré le potentiel de participation à la musique communautaire pour améliorer le bien-être social, émotionnel et cognitif des personnes âgées. La recherche comprenait trois sites d’études de cas au Royaume-Uni, chacun offrant une variété d'activités musicales. Sur chaque site, un échantillon de personnes âgées de 50 ans et plus (total N = 398), comprenant des novices et des musiciens plus expérimentés, a été recruté. Les participants ont complété des mesures de qualité de vie, développées pour la recherche sur le vieillissement, avant et après neuf mois d'engagement actif avec la musique. Un groupe témoin (N = 102) a complété les mêmes mesures. Des entrevues en profondeur, des groupes de discussion et des observations d'activités musicales ont été réalisés avec un échantillon représentatif. Des résultats systématiquement plus élevés sur les mesures de la qualité de vie ont été observés parmi les participants à la musique par rapport au groupe témoin. Les participants à la musique attribuent des avantages sociaux, émotionnels et de santé significatifs à un engagement actif avec la création musicale créative, des opportunités de progression et la participation à des spectacles.

Notre dernier exemple de participation sociale par la musique est un projet visant à développer la compréhension de la façon dont la musique et les technologies créatives (MaCT) peuvent être appliquées de manière à favoriser l'expression créative, l'apprentissage et la participation tout au long de la vie. Bien que l’utilisation des technologies musicales soit maintenant établie auprès des jeunes, il existe peu de recherches sur l'utilisation de ces technologies pour favoriser une qualité de vie au troisième âge, et ce, même si elles offrent un fort potentiel pour : 1) permettre aux personnes âgées de surmonter les obstacles liés à l'engagement musical et maximiser les répercussions de la pratique musicale sur leur qualité de vie, et 2) fonctionner comme médiatrices pour atténuer les différences générationnelles à l’ère du numérique. Ainsi, reconnaissant les besoins complexes d'une population de plus en plus vieillissante et le potentiel des nouvelles technologies numériques créatives pour répondre à ces besoins, ce projet se concentre sur la façon de mobiliser et d'adapter MaCT afin de maximiser l'accès équitable à l'expression musicale créative, l'apprentissage, la culture numérique et la qualité de vie chez les citoyens plus âgés.

Références à consulter

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