Perspectives critiques sur la participation sociale des aînés

Résumé des présentations

Cultures du vieillissement à l'ère numérique

Line Grenier, Université de Montréal

Contenu à venir.


Isolement social et participation à la vie sociale

Jean-François Serres, Mobilisation nationale contre l’isolement social des personnes âgées (MONALISA), ainsi que Conseil économique social et environnemental (CESE)

L’isolement social, une question politique nouvelle 

Nos sociétés tiennent sur un socle de relations interpersonnelles invisibles : familiales, amicales, de couple, de voisinage, associatives, etc. Ces liens qui produisent « par eux-mêmes » de la concorde restent des impensés dans le débat politique. L’impact des situations d’isolement sur la cohésion sociale oblige à les mettre aujourd’hui au cœur de la réflexion.

Les relations gratuites entre individus sont mises à l’épreuve par et dans nos sociétés développées de telle sorte qu’elles se reconstituent difficilement et que leur usure rend le tissu social dangereusement fragile. Alors que la pauvreté en relation constitue une nouvelle forme de misère, il n’est plus possible de puiser dans ces ressources relationnelles sans y prendre garde, comme si elles étaient infinies et pouvaient se renouveler sans cesse. Il nous faut adopter une vision écologique de la question sociale.  

En juin 2017, le Conseil économique social et environnemental (CESE), troisième chambre constitutionnelle de la République, rapporte que 5,5 millions de personnes sont en situation d’isolement social en France, soit plus de 10% de la population, et que 22% de la population n’a de relation que dans un seul réseau. Ces 22% de la population sont donc en situation de précarité relationnelle : en cas de rupture, c’est l’isolement. En conclusion, il adopte à l’unanimité un avis qui préconise de faire de la lutte contre l’isolement social un objectif explicite de politique publique.

Comment définir l’isolement social?

Le CESE a adopté dans son avis une définition qui associe des éléments qualitatifs à ceux, objectifs, qui permettaient de caractériser l’isolement social :

« L’isolement social est la situation dans laquelle se trouve la personne qui, du fait de relations durablement insuffisantes dans leur nombre ou leur qualité, est en situation de souffrance et de danger. Les relations d’une qualité insuffisante sont celles qui produisent un déni de reconnaissance, un déficit de sécurité et une participation empêchée. Le risque de cette situation tient au fait que l’isolement prive de certaines ressources impératives pour se constituer en tant que personne et accéder aux soins élémentaires et à la vie sociale » (p. 8).

Une relation de qualité est une relation qui procure à celle ou celui qui la vit de la reconnaissance – « Je compte pour quelqu’un » – , de la protection – « Je peux compter sur quelqu’un » – et de la participation – « Quelqu’un compte sur moi ». De cette qualité dépend la capacité des individus à s’émanciper, à vivre de façon autonome, à s’estimer, mais aussi à participer et à s’intégrer dans la société. C’est dans ce premier cercle de relations interpersonnelles gratuites, choisies et réciproques que la participation à la vie sociale prend sa source. La capacité de participation d’une personne dépend et se nourrit de la qualité des écosystèmes relationnels dans lesquels elle s’inscrit.

Quels sont les principes d’action de MONALISA?

Pour prévenir et réduire l’isolement social, il faut donc favoriser l’émergence et le développement d’écosystèmes relationnels répondant aux exigences de qualité évoquées et les rendre accessibles aux personnes souffrant d’isolement social.

C’est dans cette perspective et conscient des enjeux (près de 1,5 million de personnes de plus de 75 ans sont isolées en France, combien seront-elles si rien n’est fait en 2030?) qu’a été lancée en janvier 2014 la Mobilisation nationale contre l’isolement des personnes âgées (MONALISA). Elle rassemble tous ceux qui font cause commune contre l’isolement social des personnes âgées : des associations, des institutions, des collectivités locales ou territoriales, des caisses de retraite, des citoyens, etc.

Cette alliance entre les solidarités publiques et une société civile engagée est issue de la prise de conscience de l’opinion publique lors de la canicule de 2003 et des actions menées depuis, par les pouvoirs publics avec les plans canicule et du monde associatif qui s’est organisé en collectif et publie une enquête en 2006 (cf. https://www.gouvernement.fr/risques/canicule et https://www.lemonde.fr/societe/article/2006/09/27/combattre-l-isolement-des-personnes-agees_817548_3224.html). 

Elle s’est donnée comme objectif de mailler le territoire d’équipes citoyennes.

Qu’est-ce qu’une « équipe citoyenne »?

De nombreuses initiatives portées par des habitants, des bénévoles, des collectifs citoyens existent, dispersées, souvent invisibles et peu soutenues. La mobilisation leur propose une reconnaissance « Équipe citoyenne » qui s’obtient, pour une équipe bénévole, par la signature d’une charte d’engagement.

Cette charte porte une exigence, celle de l’autonomie de décision et d’action des citoyens en équipe dans le respect de principes communs, éthiques et démocratiques. Cette exigence de subsidiarité met l’accent sur la qualité de la dynamique d’équipe : c’est elle qui fait de l’équipe citoyenne un creuset d’innovation. L’investissement dans les équipes citoyennes n’est pas du même ordre que celui consistant à dupliquer une action qui marche : l’écosystème d’innovation est en effet constitué des gens eux-mêmes, ceux qui vivent sur le lieu où s’implante l’équipe et des relations proches qu’ils tissent ensemble.

Cette reconnaissance permet de géolocaliser les initiatives collectives bénévoles et ainsi de les rendre visibles et accessibles à tous, de les mettre en réseau tout en respectant la diversité des projets, des actions et des identités des organisations qui les portent juridiquement (cf. exemple de la Vendée).

Pour favoriser l’émergence et le développement des équipes citoyennes, des coopérations entre acteurs sont animées sur les territoires qui s’accordent sur leurs perceptions et les réalités de l’isolement social et élaborent une vision partagée des actions existantes et de celles à mener.

Au fur et à mesure du maillage du territoire par des équipes citoyennes se constitue une « offre citoyenne » inédite, dédiée à la convivialité, transversale et « au-dessus » des tensions partisanes et du jeu des concurrences et des marques. 

Après cinq ans d’incubation, nous sommes arrivés à la conclusion – confirmée par le rapport cité du CESE mais aussi le chapitre 5 d’un rapport de 2018 concernant les personnes en situation de handicap – que le concept d’« équipe citoyenne » et la démarche de mobilisation nationale pouvaient inspirer une politique publique, explicite et pour tous les âges, de lutte contre l’isolement et de participation à la vie sociale en France.

Autre référence à consulter 


La participation sociale des aînés souffrant de troubles neurocognitifs : vers une « mort sociale » progressive à domicile?

Christophe Humbert, travailleur social, doctorant contractuel en sociologie, Université de Strasbourg

Ma communication s’est appuyée sur une réflexion développée initialement dans le cadre d’une pratique, tant associative que professionnelle, en tant que militant de l’éducation populaire, travailleur social et formateur en animation sociale, en France, depuis plusieurs années. Quelques soient les publics auprès desquels ont portées mes actions, à savoir principalement des enfants et adolescents dits « inadaptés » et leurs familles en tant qu’éducateur spécialisé, mais aussi des publics dits « ordinaires » en tant que directeur de séjours de vacances, j’ai toujours veillé à concilier trois axes, qui me semblent centraux : 1) assurer la sécurité des publics qui me sont confiés; 2) soutenir ou favoriser le développement de leur autonomie tout en conservant ou reconstruisant des liens de proximité avec leurs proches; 3) viser le développement de leur pouvoir d’agir sur soi et sur la société. Je faisais alors le constat d’une difficulté à concilier sécurité et autonomie, la première notion impliquant une réduction des risques, alors même que la seconde implique le droit de décider par et pour soi-même, y compris au prix d’un certain risque.

Mon objectif était de mettre ce premier niveau de réflexion en perspective avec des entretiens et observations participantes issus de mon travail de recherche actuel, au croisement de la sociologie de la santé et de la gérontologie sociale. Partant, il s’agissait de développer une analyse critique de l’organisation des aides et des soins aux personnes âgées dites « dépendantes », en France.

Pour ce faire, j’ai croisé une définition de la participation sociale avec mes analyses développées dans le cadre de ma thèse de doctorat. Plus précisément, j’ai choisi, pour étayer mon propos, de développer une analyse de la participation sociale d’aînés souffrant de troubles neurocognitifs légers à modérément sévères, accompagnés et soignés à domicile. Dans certaines de ces situations, l’espace de vie et de socialisation de ces personnes tend à se limiter progressivement aux murs de leur domicile et aux interactions avec des professionnels, notamment de par l’évolution des troubles et la difficulté à mobiliser leurs proches. Dans certaines situations « limites » de maintien à domicile, nous pourrions alors être tentés d’évoquer une forme de « mort sociale » précédant la mort biologique.

Dans mes travaux, je considère le domicile des aînés souffrant de troubles neurocognitifs en tant que « monde social » dont ils sont au centre. Celui-ci fait l’objet de négociations à plusieurs niveaux : celui des soins prodigués (« qui fait quoi? », cette question incluant l’action des aînés sur eux-mêmes); celui de l’autonomie, reposant sur une organisation sociale et technique permettant de pallier les incapacités, notamment en termes de possibilité de décider pour soi-même y compris au prix d’un certain risque (redéfinition du « pouvoir d’agir » des aînés); celui du degré d’intimité (au sens de la proximité affective avec un tiers) avec les intervenants, certains professionnels ayant développé des relations de « quasi-parenté », alors même que certains « proches » peuvent être distants. Je fais ainsi le constat que, pour plusieurs des personnes accompagnées et prises en soins, malgré des limitations cognitives et fonctionnelles parfois très invalidantes, les personnes peuvent se trouver maintenues dans des relations signifiantes et réciproques, malgré leur isolement. Cela est rendu possible notamment par l’investissement de certains professionnels, lequel dépasse largement le cadre de leurs attributions et n’est généralement pas reconnu, encore moins rémunéré. Cela se fait, en quelque sorte, « malgré » leurs statuts de professionnels et ne va pas sans poser question, notamment en termes de surinvestissement et d’épuisement des professionnels de premier niveau concernés (souvent des aides à domicile et auxiliaires de vie sociale).

La dernière partie de ma communication a porté sur les évolutions en cours, en France, en termes de décloisonnement des domaines du sanitaire/social/médico-social et des relations de complémentarité ou de conflictualité entre acteurs, qui en découlent sur le terrain. Je fais le constat d’une organisation globale reposant sur une vision médico-centrée, voire hospitalo-centrée du soutien à domicile. Je questionne ainsi le risque d’une primauté accordée à l’aspect « sécuritaire » des soins, au détriment de la prise en compte de l’autonomie et du pouvoir d’agir des aînés souffrant de troubles neurocognitifs. Ce questionnement s’appuie sur le constat d’une plus grande tolérance quant au risque de la part des acteurs de l’aide, lesquels sont généralement les moins entendus au sein de l’équipe de soins élargie, ainsi que soumis à un risque d’épuisement du fait de leur isolement sur le terrain et du surinvestissement évoqué. Nous avons vu également que la participation sociale de certaines personnes en situation complexe reposait précisément sur leur investissement au-delà de leurs attributions. A contrario, les professionnels du sanitaire ont été formés à une logique de guérison et de minimisation des risques. Cette communication s’est ainsi achevée sur une prise de position politique, laquelle croise les analyses issues de mon parcours professionnel et celles développées dans le cadre de ma thèse de doctorat. J’en appelle en effet à un « empowerment élargi au collectif », qui devrait permettre de concilier sécurité pour tous (les aînés, leurs proches, ainsi que les professionnels de premier niveau) et autonomie des personnes âgées (reposant elle-même sur un collectif), sans que l’un ne prime sur l’autre, y compris au prix d’un certain risque. L’enjeu serait également d’enlever du pouvoir aux « experts », principalement issus du monde médical, et de le redistribuer, en reconnaissant une égale dignité à chaque catégorie d’intervenants.

Références à consulter 


« On n’est pas que de la vieille ferraille ! » : la citoyenneté politique des aîné.e.s en établissement

Barbara Lucas, Professeure de politiques sociales à la Haute école de Travail social de Genève (HETS, HES-SO) et chercheure associée à l’Institut d’études de la citoyenneté (INCITE) de l’Université de Genève

La question de la participation sociale des personnes âgées dépendantes est aujourd’hui largement débattue, tant dans les milieux professionnels que scientifiques. Par contraste, celle de leur participation politique fait figure d’angle mort. C’est le cas en Suisse où le thème des droits politiques dans les institutions médico-sociales a été longtemps totalement ignoré, alors même que le pays fait figure de modèle de démocratie directe.

Sur la base d’un projet pilote d’intervention et de recherche, cette contribution a montré l’intérêt d’intégrer la question des droits politiques au débat sur la participation. En effet, les résident.e.s des établissements médicalisés sont un des groupes pour lesquels la citoyenneté politique active ne va pas de soi : de nombreux obstacles peuvent entraver leur exercice du droit de vote comme leur participation au débat politique. Pour autant, plusieurs indices laissent à penser que l’exercice des droits politiques représente, pour les personnes âgées dépendantes, un puissant vecteur d’intégration (ces réflexions, menées avec ma collègue Lea Sgier, ont donné lieu à une nouvelle recherche actuellement en cours).

En effet, les personnes ayant participé aux tables rondes animées à l’occasion des votations ont exprimé par la suite deux grandes satisfactions liées à cette expérience. D’une part, l’importance de pouvoir parler « vraiment ». À l’occasion de ces débats, portant sur des objets politiques ou des thèmes de société, elles ont pu activer ou réactiver des liens sociaux concrets, mais aussi symboliques, en affirmant leur identité sociale de citoyen. D’autre part, elles ont exprimé un fort sentiment de reconnaissance, et notamment celui d’avoir le sentiment de « compter encore » et d’exister en tant que citoyen, et plus particulièrement en tant que citoyenne (la Suisse a accordé le droit de vote aux femmes au niveau fédéral en 1971 seulement).

En conclusion, favoriser l’accès aux droits civiques des aînés dépendants peut contribuer à promouvoir une citoyenneté inclusive (Lister, 2007). En permettant aux personnes qui le souhaitent d’être associé.e au dialogue et choix démocratiques et en réaffirmant leur identité de citoyennes et citoyens, il est possible de contrer la « subordination statutaire » (Fraser, 2009) subie par les aîné.e.s vivant en institution.

Références à consulter 

 

Haut de la page